Les petites combines des algériens à londres

Ils sont plus de 10 000 à y vivre 

LIBERTÉ 22/10/2007

Les petites combines des algériens à londresOfficiellement, le Royaume-Uni compte environ 10 000 ressortissants algériens en situation irrégulière. Mais leur nombre augmente incommensurablement. À Londres, Finsbury Park, ce quartier modeste du nord est leur repère. Comment y sont-ils arrivés ? De quoi vivent-ils ? Par quel moyen réussissent-ils à régulariser leur situation ? Incursion dans le ghetto.

Pourquoi Finsbury Park est-il devenu le “Barbès” de Londres, the “Little Algiers” comme l’appellent ses occupants, en majorité des immigrants clandestins ? Situé dans la proche banlieue nord de la capitale britannique, le quartier pauvre à l’origine était le ghetto des Noirs. Certains d’ailleurs continuent à y habiter. Des réfugiés somaliens le peuplent aussi. Mais leur présence est insignifiante face au déferlement des Algériens. Un certain nombre vit sur les lieux et occupe de modestes flats dans des immeubles défraîchis. D’autres, disséminés partout ailleurs dans les faubourgs populaires, au nord ou à l’ouest de la ville, se rendent à Finsbury Park régulièrement. Ils y vont en pèlerinage, presque quotidiennement, succombant à la nostalgie du bled ou tout simplement pour les besoins de leurs petits business.
“Pourquoi Finsbury Park et pas un autre quartier de Londres ?” Mohamed Nacer livre une réponse toute simple : “Il y a deux mosquées ici. Ce sont des repères. Les arrivants savent qu’ils y retrouveront des compatriotes.” Pour sa part, il dit avoir appris l’existence du quartier par un factotum de la faculté centrale à Alger où il venait de terminer sa licence en archéologie. C’était en 1992. N’ayant pas trouvé à Londres de débouchés correspondant à sa spécialité, Nacer se lance dans des études d’interprétation et de traduction. Son diplôme en poche, il ouvre une agence de traduction. Le bureau situé dans un immeuble de Seven Sisters Road, une rue limitrophe à Finsbury Park, ne désemplit pas. L’ex-archéologue a trouvé le filon. “Beaucoup d’Algériens qui débarquent à Londres ne connaissent pas l’anglais”, constate-t-il. Outre le handicap linguistique, les arrivants ignorent leurs droits, en matière de séjour, de travail… Afin de répondre à cette autre demande, Nacer entame des études de droit et se spécialise dans la législation de l’immigration. En 2000, il élargit le domaine de ses compétences. Il crée The Arab Advice Bureau (AAB). “Des sans-papiers viennent me voir pour les aider à présenter des demandes de régularisation et les orienter vers des avocats”, relate Nacer. Il y a quelques jours, il a reçu un adolescent de 14 ans qui, renseigné sur l’existence de lois sur la protection des enfants, est venu demander des conseils. “La législation anglaise est claire là-dessus : aucun enfant clandestin n’est expulsable. Au contraire, l’État est en devoir de l’aider”, souligne le patron d’AAB. À Finsbury Park, on raconte qu’un groupe de jeunes scouts en visite à Londres dernièrement a pris la poudre d’escampette. À coup sûr, les fugitifs grossiront les rangs des harragas en herbe qui se bousculent aux portes du royaume.

Les femmes font également partie des contingents des sans-papiers. Comme les hommes, beaucoup se retrouvent en prison pour être entrées et ayant séjourné de manière irrégulière en Angleterre. Mohamed Sekkoum dit en avoir rencontrées en détention. À la fin des années 1980 et pendant les années 1990, cet ancien vétérinaire controversé (il est arrivé à Londres en 1986 et y a obtenu l’asile politique. Les autorités algériennes l’accusent d’avoir aidé des islamistes à s’installer en Grande-Bretagne) était tour à tour à la tête de deux organisations d’aide aux migrants algériens : Algerian Community Association (ACA) et Algerian Refugee Council (ARC). “Avant le début des années 1990, il y avait des Algériens, mais il n’étaient pas très nombreux. Les choses ont commencé à changer après 1992. Des gens de tous les bords y venaient, des islamistes, mais également des policiers, des militaires, des médecins. Pour ne pas être reconnu par les islamistes, des policiers se laissaient pousser la barbe”, narre M. Sekkoum. À Rock Street, une rue de Finsbury qui abrite The North London Mosque (réputée pour avoir été la mosquée des salafistes), un mécène malgache avait mis à la disposition d’ACA trois maisons où les Algériens, sans le sou, affluaient. “Dans les centres de détention de Heathrow ou d’Oxford, il y avait parfois jusqu’à une vingtaine de personnes dont le sort était suspendu au verdict des services de l’immigration”, relate-t-il. À l’époque, les demandes d’asile, souvent, été jugées recevables, compte tenu des événements tragiques en Algérie.

Les islamistes ne sont plus les bienvenus depuis les attentats de septembre 2001

Les islamistes, notamment, en étaient les grands bénéficiaires. Mais depuis les attentats de New York en 2001 puis de Londres en 2004, les barbus ne sont guère les bienvenus. Aujourd’hui, les jeunes débordent d’ingéniosité pour se faire accepter sur le sol britannique. Le mariage demeurant le moyen le plus courant (les Polonaises de plus en plus nombreuses au Royaume-Uni ont la cote auprès des Algériens), certains n’hésitent pas à se faire passer pour des homosexuels et crier à l’intolérance.
D’autres prétextent l’appartenance à un groupe ethnique persécuté. Bon nombre aussi se plaint de la misère. “On peut demander l’asile pour des raisons économiques. Les Algériens l’ont compris”, souligne Nacer. Selon des statistiques du Foreign Office, le Royaume-Uni compte environ 10 000 sans-papiers de nationalité algérienne.

Pour sa part, Rabah Toubal, conseiller à la communication à notre ambassade à Londres, estime qu’il est difficile de les recenser. Se fiant à la comptabilité britannique, il croit savoir que les clandestins représentent 20% de l’ensemble de la communauté. Les Algériens en situation régulière et immatriculés auprès des services consulaires sont environ 30 000. “Leur nombre a triplé en 10 ans. Hormis la France, seul le Canada a fait mieux”, révèle le diplomate.
Celui-ci est fier de constater la présence de 1 500 intellectuels et universitaires au sein de la communauté. Une poignée cependant face aux escadrons des déshérités. Sans diplôme et sans-papiers, les harragas excellent dans l’art de la débrouille.
De leur côté, les Anglais, tout heureux de la présence d’une main-d’œuvre à bon marché, recrutent à tour de bras. Selon des sources, de nombreux Algériens sans papiers travaillent au noir dans des organismes semi publics.

En dépit du durcissement de la législation en matière de répression du travail informel, des chefs d’entreprise, des restaurateurs… n’hésitent pas à embaucher les clandestins. D’autres, plus prudents, préfèrent se rabattre sur les ressortissants d’Europe de l’Est qui arrivent en masse en Grande-Bretagne. À Finsbury Park, quelques Algériens ont réussi à sortir la tête de l’eau.

Bien que peu nombreux, ils suscitent l’espoir auprès des plus jeunes. Tout au long de Blackstock Road, une des rues du quartier, une trentaine de commerçants ont pignon sur rue. Il y a des bouchers, des cafetiers, des restaurateurs dont des enseignes, comme le Tassili, sont évocatrices. Pendant le Ramadhan, les bazars alimentaires regorgent de produits made in bled : dattes, petit-lait, frick, galettes, Selecto… dont s’approvisionnent les jeûneurs. Comme au bled, certains commerçants se sont improvisés restaurateurs durant le mois sacré. L’assiette de chorba est cédée à deux livres et demie.

Au Tassili, les sans-papiers forment l’essentiel de la clientèle. Le patron, ammi Boudjemaâ, a une opinion très réservée sur tous ces jeunes en mal de vivre qui arpentent la rue. “Qu’est-ce qu’ils vont vous raconter. La plupart sont des voyous”, se désole-t-il. Dans le quartier, certains ont le profil de petits caïds. Au Tassili, tout le monde se souvient de ce policier britannique qui a fait l’objet d’une tentative de vol, il y a quelque temps. De passage à Blackstock Road en voiture, il est intercepté par deux voleurs.
Alors que l’un fait mine de lui demander un renseignement, l’autre tente d’ouvrir la portière. “Pris de panique, il a mis le gyrophare en marche et il s’est enfui”, raconte-t-il.
“C’est El Harrach ici. Des femmes se font voler leur sac à main et les hommes leur portable”, s’indigne Ramdane qui tient un magasin d’habillement. Avec le fruit de leur larcin, les délinquants achètent de la drogue, du crack pour les plus nantis. “Dites aux chanteurs de raï d’arrêter de tromper les jeunes en leur faisant croire que l’étranger, c’est le paradis”, s’indigne le commerçant. Qui l’écoutera ? Pour les jeunes pris dans les filets des pêcheurs en mer, c’est déjà trop tard.

 

par Samia Lokmane-Khelil

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