Hend Sadi : «Le printemps 1980 marque la fin de l’isolement de Mammeri»

Hend Sadi : «Le printemps 1980 marque la fin de l’isolement de Mammeri»"La démagogie du pouvoir, qui s'alimentait de surenchères nationalistes, amoindries au fil du temps, s'est effon,drée avec les réunions du gouvernement algérien dans un hôpital militaire français", tance Hand Sadi, une des figures importantes du Printemps d'avril 1980 et auteur du livre "la colline emblématique".

- Vous venez de publier Mouloud Mammeri ou la Colline emblématique, qui revisite la virulente polémique après la parution, en 1952, de La Colline oubliée. Qu’est-ce qui a motivé ce livre rétrospectif, plus de soixante années après la parution du roman ?

Il y a des motivations multiples, mais  l’affaire de La Colline oubliée a particulièrement marqué une étape dans la définition de la nation algérienne. Salué dans un premier temps par une critique élogieuse émanant de journaux divers, y compris des plus prestigieux comme Le Monde, le roman a été très vivement pris à partie par Le Jeune Musulman, organe des oulémas dirigé par Ahmed Taleb Ibrahimi. C’est un moment important dans l’élaboration du discours identitaire du PPA-FLN qui pèsera lourdement sur l’Algérie postcoloniale.

- Pourquoi La Colline oubliée a-t-il été la cible de la critique et son auteur persécuté par divers segments du nationalisme algérien ? Qu’avait-on à reprocher à Mouloud Mammeri exactement ?

Il y a ce qui lui a été reproché d’un côté et ce qui a été visé de l’autre. Les deux choses ne se superposant pas toujours. Ce qui a d’abord été mis en avant par les procureurs du Jeune Musulman dans leurs attaques, ce sont les éloges de la presse coloniale, en vérité très minoritaires. Mais qu’ils ont pris soin de monter en épingle et surtout d’isoler des autres critiques, bien plus nombreuses, qui ont émané d’autres journaux de sensibilités diverses, surtout de gauche.

L’argument du Jeune Musulman était : «Qu’y a-t-il donc de déshonorant dans La Colline oubliée pour mériter les éloges de nos pires adversaires ?» Le journal, qui pousse la calomnie jusqu’à écrire «la rumeur place l’œuvre de Mammeri sous la protection d’un maréchal de France qui s’y connaît fort bien en goumiers», propage et entretient cette information lancée par ses collaborateurs. C’est dire le procédé. Cette opération, qui a peu à voir avec la littérature et encore moins avec la vérité, est très clairement une attaque doctrinale sur le mode de l’anathème.

Alors que la crise de 1949 s’était soldée par des affrontements physiques ayant opposé des militants du PPA autour de la question identitaire, plus précisément de la question amazighe, l’opération contre La Colline oubliée n’a rien d’«organique», elle se place sur le terrain des idées : c’est une campagne de presse menée «à froid» par Le Jeune Musulman dont les articles ont été largement diffusés et commentés. C’est une construction idéologique qui formalise la ligne qui a gagné en 1949 ; elle procède donc tout naturellement de la même volonté politique visant à éradiquer les fondements amazighs de l’identité algérienne pour en imposer d’autres, exclusivement arabo-islamiques.

Cela est grave parce que d’éminents intellectuels organiques du PPA, au fait de ces questions – Sahli a écrit Décoloniser l’histoire et Lacheraf est le futur auteur de Algérie nation et société – ont prêté leur plume, usé de la calomnie, «criminalisé» l’amazighité en la présentant comme un instrument de l’idéologie colonialiste pour asseoir l’imposture identitaire arabo-islamique qui a miné le pays. Cela est grave parce que cette opération politique, lancée en temps de paix, n’est pas dirigée contre un appareil ou un courant politique rival, mais contre une œuvre littéraire et a pour objectif d’interdire de vie toute forme d’expression amazighe dans la nation algérienne en élaboration.

- La Colline oubliée était-il un roman moins engagé, comme avaient tenté de le faire croire les Sahli, Ouzegane et Lacheraf ?

Œuvre littéraire qui est une fiction, La Colline oubliée n’ignore cependant ni l’iniquité du système colonial – caractérisée par une misère dans laquelle tout le roman baigne – ni le contexte politique, le roman parle longuement des premiers maquisards nationalistes de 1945 menés par Ouali Bennaï, ceux que l’on qualifiera de «berbéristes» plus tard. Et le roman compte parmi ses personnages des «maquisards» présentés comme tels, «uniformément armés de colts», chargés de faire parvenir avant l’aube «à Tigzirt, Bougie et Azazga un document très important».

Ceux qui avaient été combattus au titre du berbéro-matérialisme appartenaient à l’aile radicale du nationalisme, ce n’est donc pas une compromission quelconque avec le colonialisme qui était en cause, mais bien leur projet national rival qui ne coulait pas dans le moule arabo-islamique voulu par les oulémistes et les Messalistes. De même, c’est parce que La Colline oubliée renvoie à la réalité d’une Algérie ancrée dans son amazighité qu’elle a été ciblée.

Ceux qui l’ont attaqué n’ont pas trouvé une virgule dans le texte du roman qui prête à équivoque sur le terrain du nationalisme, aussi se reportent-ils tous au même article de La Dépêche quotidienne. Mais surtout, il faut une solide dose d’outrecuidance pour parler, comme l’a fait Le Jeune Musulman, de «reniement» à propos de La Colline oubliée, quand soi-même on appelle précisément au reniement et à l’assimilation.

- Ces attaques étaient-elles un prélude à la pensée unique et exclusiviste qui allait dominer au lendemain de l’indépendance ?

On peut imaginer à quel résultat peut aboutir le sectarisme des oulémas greffé sur le totalitarisme du réalisme socialiste auquel adhéraient tous les critiques ayant écrit sur La Colline oubliée dans Le Jeune Musulman : Lacheraf, Ouzegane et Sahli. L’islamologue Mohamed Arkoun, alors étudiant, avait vu dans la campagne menée contre La Colline oubliée une inquiétante opération de police politique. Cette observation n’est donc pas seulement une constatation gratuite émise a posteriori.

Plus grave, la liquidation en raison de la fidélité à leurs racines et leur refus d’assimilation des résistants les plus valeureux dans les maquis sont une illustration sanglante de cette dérive. La Colline oubliée n’a pas seulement été attaqué puisque d’autres figures nationalistes intellectuelles ont salué ce roman. Même l’Egyptien Taha Hussein a encensé l’œuvre. L’hebdomadaire Liberté du Parti communiste algérien a publié un éloge appuyé de l’œuvre en laquelle il a vu l’acte de naissance du «roman algérien».

Il a fait état de l’engouement des «patriotes algériens» pour ce livre, «loin de l’exotisme de pacotille et de la nostalgie “assimilationniste” qui étaient jusqu’ici le lot de la plupart des romans dits “algériens”». Mammeri lui-même, dans sa réponse à Sahli, a invité son critique à se réjouir de ce qu’«un écrivain algérien ait fait un roman algérien sur des réalités algériennes, un roman qui, comme tel, ne peut donc que servir la cause algérienne». Mais Le Jeune Musulman est resté sourd à ces arguments et son directeur a préféré poursuivre sa campagne calomnieuse, continuer de colporter la rumeur sur le patronage du maréchal Juin malgré le démenti formel opposé par l’auteur.

De même, il ne souffle mot sur le refus du prix des Quatre jurys attribué à La Colline oubliée de Mouloud Mammeri parce que doté par L’Echo d’Alger. Avec courage, Mahfoud Kaddache, pourtant rédacteur du journal des Scouts musulmans, s’est désolidarisé des attaques du Jeune Musulman. Quant à l’article de Taha Hussein, il est à l’origine de mon livre. Permettez-moi de rendre hommage – car j’y vois un symbole – au poète amazigh libyen Saïd Sifaw, aujourd’hui décédé, qui m’a envoyé en janvier 1993 la critique accompagnée d’une lettre écrite en tamazight que je publie dans mon livre, avec la traduction du texte de Hussein. Parue en 1956, l’existence même de la longue critique de Taha Hussein, pilier du renouveau littéraire arabe, qui porte aux nues La Colline oubliée est, en soi, une gifle à tous ceux qui ont dénigré le roman dans Le Jeune Musulman.

- Quelques années après l’indépendance, Mouloud Mammeri allait devenir le porte-drapeau de la contestation politique du pouvoir central qui culminera avec le Printemps berbère d’avril 1980 dont vous étiez un des acteurs. Le parcours intellectuel et politique de Mammeri est chargé de péripéties…

Chargé de péripéties peut-être, mais il y a une cohérence et une constance rares dans ce parcours qui a traversé des époques contrastées. Cet homme a résisté dans une grande solitude. Mammeri était un intellectuel authentique et libre qui n’a pas cédé aux pressions idéologiques. Le même courant qui l’a dénigré et combattu en 1952 a continué à le faire après l’indépendance avec les mêmes armes : la calomnie et la diffamation.

Mais ce qui a été opérationnel en 1952-53 a cessé de fonctionner en 1980 pour produire un résultat exactement opposé à celui escompté. Le Printemps de 1980 marque la fin de l’isolement de Mammeri et la renaissance d’une espérance que l’on avait crue éteinte. Dans un système fondé sur une imposture identitaire, beaucoup avaient fini par oublier leur engagement de jeunesse et avaient cru bon «s’adapter» à la corruption ambiante. Lui a toujours refusé de rejoindre la meute.

- Mouloud Mammeri, qui était le symbole d’une génération en lutte, est-il toujours d’actualité, alors que le combat pour l’émancipation identitaire semble en déclin ?

Son œuvre très diversifiée lui survit. Mammeri a été un pionnier. Je ne cherche pas à le sacraliser, mais il a été un homme d’exception. Et parce qu’il a ouvert des voies fécondes, son œuvre connaîtra forcément – et connaît déjà – des développements multiples et c’est heureux. Quant à la question identitaire, je ne crois pas du tout qu’elle soit en déclin. Je pense au contraire qu’elle est au centre de la crise profonde que nous vivons aujourd’hui. L’activisme militant peut être en recul de manière conjoncturelle, mais quel mouvement parvient à maintenir une mobilisation populaire permanente et générale ?

- Vous faites partie de la génération militante qui a bravé le despotisme du parti unique. Quel regard portez-vous sur la scène politique algérienne d’aujourd’hui, à la faveur du quatrième mandat d’un Président impotent ?

Je suis sidéré par ce qui se passe mais, paradoxalement, pas vraiment surpris. Ce n’est pas une affaire de numéro de mandat ni même de Président. Le 4e mandat ne sera ni pire ni meilleur que le 3e. Tout comme ce Président n’est ni plus ni moins catastrophique que ses prédécesseurs. Si le pays régresse, s’enfonce inexorablement chaque jour un peu plus dans le chaos en dépit des hydrocarbures qui permettent d’acheter du temps, c’est parce les choix fondamentaux, notamment identitaires et culturels, qui conditionnent l’orientation du pays sur bien des points  sont mauvais.

La démagogie du pouvoir, qui s’alimentait de surenchère nationaliste, amoindrie au fil du temps, s’est effondrée avec les réunions du gouvernement algérien dans un hôpital militaire français. Je suis reconnaissant à Bouteflika pour une chose : sa représentativité. Ce Président, impotent comme vous dites, est l’exact reflet du régime et, pire, de l’Algérie.     

El Watan     
 

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