Tixeraïne, où le parfum des montagnes de Kabylie

Situé au cœur d’Alger

 

Perché sur les hauteurs d’Alger, le quartier de Tixeraïne, dans la commune de Birkhadem est situé à 10 km d’Alger-Centre. Un village connu pour une spécificité qui le différencie du monde algérois qui l’entoure. Cette particularité, nous ne la retrouvons qu’en Kabylie. Elle est son identité et elle lui donne cette personnalité forgée à travers les années que ces Kabyles d’Alger ont pu construire.

Reportage réalisé par Nabila Belbachir

Eux qui viennent, dans leur majorité des Ouadhias, de Azazga, de Mechtras, de Bgayet… ont su sauvegarder leur " kabylité " même en dehors de ses origines. Nous avons mis pratiquement une heure de route pour arriver à destination. L'accès au village se fait par une route sinueuse et étroite, qui ressemble de loin aux ruelles de nos villages en Kabylie. A l’arrivée, notre surprise fut énorme. Une sensation nous a envahi, on aurait dit que nous nous retrouvons dans l’un des villages de Djurdjura et non pas dans un quartier algérois. Un mur à trois arcades, en état de dégradation et qui remonte à l’époque ottomane, nous fait face. Aujourd’hui il ne reste pas qu’une seule arcade qui sert d’impasse pour atteindre les autres venelles du village, tandis que les deux autres ont été fermées.

Il y a même ceux qui nous ont informé que le mur possède quatre arcades et non pas trois et ce d’après les dires de leurs aïeux. A voir l’atmosphère trop calme qui régne à l’entrée du village, en cette journée caniculaire du mois d’août, on dirait que ses habitants l’ont déserté. " Votre arrivée coïncide juste avec le déjeuner suivi de la sieste ", nous explique un jeune homme, la trentaine, adossé au mur d’une vieille bâtisse. Echangeant quelques propos avec lui, le jeune se contentera de nous faire une rétrospective, breve et superficielle du village et s’attelle à s’exprimer sur la malvie de leur quotidien. " Nous sommes dans un coin perdu, marginalisé par les autorités et nous n’avons aucun avenir. Ni travail, ni logement, rien… Nous somme déçus par ce pays pour lequel nos parents se sont sacrifiés… ", réplique-t-il le désespoir se lisant dans ses yeux.

Un village qui existait bien avant 1830

Le village existait bien avant 1830. D’ailleurs, selon certains historiens, le dey turc Hassan Pacha y possédait déjà un palais, où il venait parfois passer quelques jours en été. Il avait été bâti sur un ressaut au-dessus de l’oued Kerma. C’est tout juste si nous l’apercevons de la route d’El Achour qui passe plus bas. Une région connue par son passé révolutionnaire riche. Elle compte un nombre important de maquisards durant la guerre de Libération sans omettre les chahids : Said Hamdine, Larbi Allik, les frères Bouâadou, les frères Aoudia, Ouâabed Ahcen et autres, ce sont des noms qui nous font rappeler la Révolution algérienne. Se sont des noms illustres à jamais dans l’histoire de l’ Algerie indépendante. L’image du quartier fait parler d’elle-même au point d’y sentir son austérité, vu sa place stratégique et pittoresque, depuis son existence et notamment à l’époque coloniale. Avant d'accéder au village, nous nous sommes rendus au centre-ville, exactement, à l’ APC de Birkhadem.

Chez la star du village " Tak "

Il est 13h 30, la mairie est fermée. Un groupe d’hommes, de différents âges, assis sur les escaliers, entourés d’une verdure magnifique, attendent son ouverture pour récupérer papiers et documents puisque la rentrée scolaire est dans quelques jours seulement. Du coup, l’un d’entre eux, après nous être présentés, a eu la gentilleses de nous proposer de nous accompagner chez le grand chantre kabyle Takfarinas, communément appelé " Tak ". Natif de la région, très attaché à ce sol, il a déclaré autrefois dans un entretien qu’il a accordé à la presse : AZUL La Gazette de l’ Espace Franco-berbère, dans son premier numéro décembre 2000, " A Tixeraïne, personne ne parle arabe, tout le monde parle kabyle. C’est un endroit où les gens sont soudés et où tout le monde protège l’autre. Ce quartier me manque beaucoup car j’y ai tout appris… Dans les années 70, lorsqu’on prenait le bus on n’osait pas s’exprimer en kabyle. C’était mal vu et on nous observait car on dérangeait. Alors on parlait encore plus fort notre langue… on se battait contre le système ". Ce qui est vrai, d’ailleurs nous l’avons confirmé sur les lieux. Il a même rendu hommage à son village, en sortant l’album Quartier Tixeraïne, qui rassemble 14 titres. " C’est notre fils et nous sommes fiers de lui ", lancera un vieux dans le groupe, il nous fera savoir que " Tak a perdu son père il y a plus d’un mois ". Ce vieux, au regard pointu et profond, a suscité notre curiosité pour rendre visite à la famille de la star de la chanson moderne kabyle. Empruntant une montée pour atteindre le domicile, son beau-frère qui était à notre accueil, qui n’a duré que quelques minutes, nous annoncera que la mère de Tak est à Yakouren, village natal de la famille, afin de célébrer le 40e jour de la mort du père du chanteur pour ce jeudi. D’autres artistes célèbres, issus aussi de ce village, nous citons entre autres le groupe Théghri, Sekat Mohamed, Massinissa…, des artistes qui ont fait aimé leur kabylité et identité aux gens de Tixeraïne. Ce quartier, d’après ses habitants est divisé en trois parties administratives : la première fait partie de l’annexe de Birkhadem, la deuxième de celle de Bir Mourad Rais, tandis que la troisième dépend de la commune de Draria. Mais nous l’avons, nous dira Si Ali, un septuagénaire rencontré sur la place de la mosquée, divisé en deux parties : notre village ou Taddart n’Tixeraïne, et Meguenouche, baptisé au nom du Chahid Mustafa Meguenouche.

Une architecture anarchique et archaïque au sein du village

Les choses les plus marquantes en pénétrant ce lieu, sont la mosquée et la construction anarchique et archaïque des bâtisses. D’une architecture ancestrale, d’un mélange arobo-turc, la mosquée qui date de l’époque ottomane est baptisée du nom de l’ancêtre Abderrahmane Athâalibi. D’ailleurs vu son vieil état, des travaux sont en cours pour sa rénovation.

Malgré son originalité architecturale, le village connaît une anarchie désolante. Une vraie fusion entre des maisons anciennes et modernes. " Nous sommes un village pauvre, nous n’avons pas de logements. Nous possédons des F1 et des F2 alors que les enfants grandissent de même que la famille nous avons sollicité les autorités pour acquérir des logements mais en vain, ce qui a poussé la majorité de ces habitants à construire anarchiquement pourvu qu’ils soient logés ", s’est exprimé un père de famille, d’un air triste. Entre autres anomalies, un individu a construit " illégalement " en empiétant sur le trottoir et en intégrant deux poteaux électriques dans sa cour sans qu’il ne soit inquiété par Sonelegaz ou par les services de l’urbanisme. Les exemples de ce type sont légion. L’absence de la loi saute aux yeux dans ce quartier. L’indigence est le commun de tout un chacun. Responsable d’une famille de cinq personnes, Ahcen, jeune célibataire est aux abois. Après avoir perdu son père, il se retrouve aujourd’hui le seul homme de la maison. " Le devoir m’appelle à prendre en charge ma mère et mes sœurs, au point que j’oublie de penser à moi-même ", a-t-il lâché d’une voix désespérée.

A part la mosquée, le village contient également un centre de santé. Une vieille bâtisse peinte en bleu et blanc. A l’intérieur nous trouvons une salle d’attente et une salle des soins. D’un air joyeux et chaleureux le médecin, la soixantaine, qui était ce jour-là de permanence, nous ouvre son cœur et nous raconte le quotidien pénible, notamment des jeunes de ce village, qui affirme-t-il, restent " isolés et marginalisés " au cœur d’Alger. Extrait des jérémiades. " A l’instar du chômage, nos enfants sont désespérés, pas de loisirs, pas de moyens pour se permettre des vacances. La majorité de nos enfants, même les jeunes, quittent rarement le village ", soulignera le médecin avec amertume. Le centre, situé à l’extrémité du village, a servi autrefois de maison d’apprentissage de couture pour les jeunes filles. Pour une fois, les autorités se sont intéressés au sort de ces villageois, en leur promettant de construire une polyclinique d’ici deux ans. " Cela, si le projet est maintenu ", a lâché le médecin qui ajoutera que " nous avons des cas trop critiques, dont leur majorité sont dus aux mariages consanguins, alors que nous n’avons pas assez de moyens, c’est juste les consultations et les soins d’urgence que nous assumons pour le moment ".

Le football est leur seule distraction

En contre-bas du village, nous distinguons un petit stade de football à la disposition des jeunes qui n’ont de distraction que le foot. D’ailleurs la grande majorité sont des fans des Jaune et Vert, la JSK, alors que l’autre est plutôt amatrice de l’ USMA, du fait que Said Allik, actuel président des Rouge et Noir, en est originaire. Pas seulement les jeunes qui sont " fascinés " par ce sport mais il a également gangrené l’esprit des enfants. A notre sortie nous avons rencontré quelques enfants, qui se sont regroupés en mêlée, créant un vacarme et un brouhaha en discutant des résultats et des performances de nos athlètes à Pékin en particulier, et des Jeux Olympiques en général. Une façon de passer des vacances. Mais à leur manière…

La Dépêche de Kabylie 31/08/2008

 

par Nabila Belbachir

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