La langue berbère - Variété et unité (2)

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Les mots berbères


La dépêche de kabylie Edition du 20/03/2006

Les mots berbèresLe mot berbère est, rappelons-le, la combinaison d’une racine et d’un schème. Si cette définition suffit pour décrire la forme du mot, elle ne renseigne guère sur sa nature grammaticale. Si le locuteur n’envisage que des mots – awal, pl. awalen, en berbère – l’analyste, ainsi que le pédagogue, le berbère étant enseigné aujourd’hui, ont besoin de procéder à leur classification, de distinguer des catégories précises pour mieux comprendre l’organisation de la langue.

Mais les distinctions ne sont pas toujours évidentes parce que les catégories syntaxiques (on dit traditionnellement les parties du discours) ne sont pas séparées par des cloisons étanches. Cette remarque ne vaut pas seulement pour le berbère mais pour un grand nombre de langues où des catégories qui possèdent des aptitudes communes, se chevauchent souvent

Le berbère a-t-il connu, comme on l’a supposé pour le chamito-sémitique un état exclusivement nominal ?

On sait qu’en berbère, comme dans d’autres langues d’ailleurs (cf. le français boire, l’anglais love) un même mot peut servir de nom comme de verbe : laz’, llaz’ "avoir faim et faim", fad, Ifad "avoir soif et soif" ; le mot étant le même, la distinction ne se fait que par le contexte ou des marques morphologiques qui indiquent à quelle classe appartient le mot : lluzagh "j’ai faim" (verbe) et laz’ amuqq°ran "la grande famine" (nom). En fait, la période de confusion doit remonter à une époque très ancienne et les mots qui peuvent servir à la fois de noms et de verbes sont extrêmement rares (à notre connaissance, ils se réduisent même aux deux mots cités, laz’ et fad) .

Les études berbères se sont évertuées, pendant longtemps, à calquer leurs analyses sur celles des langues européennes, notamment le français. C’est ainsi que dans les manuels de grammaire, il est question d'article, de nom, de verbe, de possessifs, d'adjectifs et d’adverbes, conçus, sur le modèle de la grammaire française, comme des catégories aux contours bien précis. On trouve un écho de ces analyses chez les meilleurs auteurs, comme André Basset, Karl Prasse et plus particulièrement Mouloud Mammeri dont les ouvrages servent de base à l’enseignement du kabyle.

Les études de type structuraliste modernes, comme celles de Salem Chaker ou Fernand Bentolila qui tiennent mieux compte des réalités de la langue, procèdent à des analyses plus rigoureuses. D’ailleurs les auteurs n’abordent qu’indirectement la question des catégories syntaxiques, préférant analyser directement les unités.

Ainsi, F. Bentolila distingue, dans son inventaire des unités du parler des Aït Seghrouchen du Maroc, plusieurs classes : le nom, le nombre, les modalités nominales, les pronoms personnels, mais sans proposer une classification. S. Chaker fait de même dans son analyse du kabyle, mais cet auteur consacre en 1983 un article à la question. L’étude s’inscrit dans le cadre d’une réflexion générale sur l’analyse des parties du discours, selon le modèle proposé par P. Garde et appliqué aux langues les plus diverses. S. Chaker distingue quatre grandes catégories :

-le verbe

-le nom

-les connecteurs ou relationnels

-les déterminants divers

Selon l’auteur, les deux premières catégories appartiennent au lexique et constituent des inventaires ouverts, les deux autres appartiennent à la grammaire et forment des inventaires fermés. Mais il reconnaît aussitôt que la ‘’distinction lexicale/grammaticale n’a pas ici la netteté des définitions qu’en propose la linguistique générale’’ .

D’ailleurs, la catégorie des connecteurs ou relationnels qui réunit les prépositions, les subordonnants et les conjonctions, provient d’anciens noms grammaticalisés. Le lien avec le lexique est encore décelable pour la plupart des prépositions : fell "sur" et afella "haut", ghef "sur" et ixef, ighef "tête" etc. La même remarque peut-être faite à propos des déterminants divers ou adverbes. Si certains fonctionnent réellement comme des adverbes, c’est à dire des déterminants du prédicat ou de monèmes dans la terminologie fonctionnaliste, d’autres conservent en partie des fonctions du nom. C’est le cas de zik "avant", en kabyle, qui peut être précédé d’une préposition (si zik ), d’un possessif (si zik nnsen) etc.

"C’est toute la constellation des connecteurs et des déterminants autonomes qui est caractérisée par ces chevauchements fonctionnels inversants."

En fait les unités du berbère se répartissent en deux grandes catégories : celle des éléments lexicaux qui sont en inventaires ouverts et qui ne cessent de s’enrichir d’éléments nouveaux, celle des éléments grammaticaux qui forment des inventaires fermés.

Les notions de nom, de verbe, d’adverbe, de préposition, telles qu’employées traditionnellement ne recouvrent pas tout à fait la réalité du berbère, et si on doit les utiliser, parce qu’elles offrent l’avantage d’être très employées, il faut préciser, à chaque fois, leurs caractéristiques.

Ainsi, les numéraux, les pronoms et les adjectifs doivent être rattachés au nom.

La caractéristique essentielle des noms de nombre, en berbère, est d’être des déterminés, et non, comme dans beaucoup d’autres langues, des déterminants. Ainsi, dans sin yergazen "deux hommes", c’est argaz qui est déterminant et sin déterminé, le rapport de subordination étant marqué par l’état d’annexion. Dans la plupart des dialectes, la série des nombres est, à partir de 3 ou 4, empruntée à l’arabe. Il n’ y a que quelques dialectes, comme le touareg, le chleuh et partiellement le mozabite qui ont conservé la numérotation berbère.

Les pronoms sont des substituts de noms parce qu’ils ont, dans l’énoncé, des fonctions nominales (dont celle de servir de prédicat) et les substituts non personnels, comme les déïctiques et les interrogatifs, connaissent les modatités de genre et de nombre. La plupart des pronoms et des substituts non personnels sont communs à la quasi totalité des dialectes même si le vocalisme et la structure consonantique peuvent connaître des variations.

L’adjectif appartient également à la sphère du nom dont il porte les marques de genre et de nombre :

-ikerri aberkan, pluriel akraren iberkanen "mouton noir", taqcict tacebêant, pl.tiqcicin ticebêanin "une jolie fille" (kabyle)

Il peut aussi assumer la fonction de prédicat dans la phrase nominale :

-d awessar "il est vieux" (Chaoui)

Certains auteurs, comme Willms et F. Bentolila pensent qu’il n’y a pas d’adjectif en berbère. Bentolila préfère parler de noms apposés qui "du fait de leur contenu sémantique sont souvent utilisés pour qualifier un autre nom auquel ils sont apposés". Il est vrai que certains dialectes, comme le touareg et le ghadamsi, ne possèdent pas d’adjectifs qualificatifs au sens traditionnel de mot qui s’ajoute au nom pour en exprimer la qualité.

En touareg, les mots qui fonctionnent comme adjectifs dans les dialectes dits du nord, sont toujours des noms ; ils incluent bien l’idée de qualification mais ils ne peuvent se joindre à un nom :

amellal "antilope addax ( animal de couleur blanche)" devient kabyle, tamazight du Maroc central, chleuh etc. :

amellal "blanc"

ezeggagh "animal de couleur rouge" devient Kabyle, Maroc Central, Cheuhl etc. azeggagh,

azeggagh "rouge"

En touareg, comme en ghadamsi, c’est la forme verbale qui exprime l’idée de qualification :

Touareg : (adrar) maqqeren "grande (montagne), lit. : (la montagne) étant grande"

Ghadamsi : (tandja) mellalen "(terre) blanche", lit. "(terre) étant blanche".

Au demeurant, cette forme existe également dans les dialectes dits du nord (Chl : itri ghezzifen" comète, lit."étoile étant longue", K : Tala zeggaghen "fontaine étant rouge" dans la toponymie etc.), mais dans ces dialectes, l’adjectif est bien établi, avec des schèmes spécifiques et même un suffixe adjectiveur, -an :

-aberkan "noir" (verbe ibrik "être noir") (kabyle)

-aseggan "noir" (verbe isgin "être noir") (chleuh)

-amoqq°ran "grand" (verbe imghur "grandir") (chaoui)

Les prépositions, les conjonctions de coordination et de subordination forment un ensemble hétéroclite, différant d’un dialecte à un autre, avec, dans beaucoup de dialectes, des emprunts à l’arabe et, un peu partout une grammaticalisation de noms et de syntagmes nominaux. En fait, toutes ces particules, y compris les prépositions qui semblent former une série stable, gardent des attaches avec le nom. Ainsi, en touareg :

-d’effer "derrière, après, de derrière", également "postérieur" et, p. ext. "ouest".

-dennedj "au-dessus de", p. ext. : "en amont"

-edis n "à côté de, auprès de" et edis "côté"

-dagh ammas "à l’intérieur de, auprès de" ammas "milieu".

Dans le glossaire des racines communes que nous présentons en annexe, la plupart des prépositions sont rattachées aux noms dont elles sont issues : K : ghef "sur" et ighef/ ixef "tête, sommet" ; To : full "sur" et afella "sommet" etc. Un grand nombre de prépositions sont communes : n, s etc. mais elles connaissent des variations phonétiques et, partout, des formes allongées.

La classe des adverbes est également hétérogène et comme celle des fonctionnels, ses éléments proviennent de la grammaticalisation d’unités lexicales. D’ailleurs, certains adverbes peuvent encore fonctionner comme des noms et même des prépositions en fonction de leurs positions dans l’énoncé. Ainsi, en kabyle :

Adverbe : iteddu defer-is "il marche derrière lui"

nom : tamma n defir "la face de derrière, le verso".

Préposition : defir wexxam "derrière la maison"

par M.A Haddadou

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